Dormition de la Très Sainte Mère de Dieu et toujours Vierge Marie

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Dormition de la Très Sainte Mère de Dieu et toujours Vierge Marie

Epître : Ph 2, 5-11 ; Evangile : Lc 10, 38-42, 11, 27-28

 

Tropaire de la Dormition, ton 1

 

Dans ton enfantement tu as gardé la virginité, * dans ta dormition tu n'as pas quitté le monde, ô Mère de Dieu : * tu as rejoint la Source de la vie, * toi qui conçus le Dieu vivant * et qui de la mort délivres nos âmes par tes prières.

 

Kondakion, (ton 4)

Tombeau et mort furent impuissants à retenir la Mère de Dieu, toujours vigilante dans ses intercessions, notre espérance inébranlable par sa protection. Car comme elle est la mère de la Vie, il l'a transférée à la vie, celui qui a habité son sein toujours vierge.

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C'est la dernière grande fête de l'année ecclésiastique. On sait que le cycle du temps de l'Eglise, tout en étant situé dans l'année civile, ne coïncide pas avec celle-ci. Il a son rythme propre, qui est celui de ses propres dates majeures et de sa prière, c'est-à-dire le cycle liturgique. Celui-ci va du 1er septembre au 31 août. Et l'Eglise célèbre la naissance de la Vierge en septembre et son Assomption en août. Ainsi, la division annuelle du temps ecclésial s'ouvre et s'achève par Marie, la Mère de Dieu.

 

Pourquoi cela ? Parce que l'Eglise voit dans la Mère de Dieu celle qu'elle appelle " l'Épouse non épousée ", à savoir : sa propre figure, son propre symbole. En effet, Dieu s'est fait homme en s'incarnant de Marie par la puissance de l'Esprit Saint. Elle a accepté l'annonce que lui faisait l'archange Gabriel et, par sa libre détermination, elle a fait naître son Fils, le Fils de Dieu, dans son corps. Or, selon la définition célèbre de saint Paul, l'Eglise est le Corps du Christ, tant le " corps mystique " que le corps physique. Et chacun des membres de l'Eglise est membre de ce corps du Christ. En outre, toujours selon saint Paul et l'enseignement traditionnel, les membres de l'Eglise et l'ensemble de celle-ci sont le Temple du Saint Esprit. Dès l'Annonciation, par sa conception, la Mère de Dieu est le réceptacle de l'Esprit et sa chair est celle de son Fils. Aussi est-il naturel qu'elle représente exactement l'Eglise. Et, en célébrant les fêtes de la Mère de Dieu, l'Eglise célèbre sa propre destinée, comme Corps du Christ et Temple du Saint Esprit. Par sa Nativité, puis par son Annonciation, la Mère de Dieu est au début de l'histoire chrétienne de l'humanité, de son histoire ecclésiale, ou de ce que la théologie appelle " l'économie du salut ".Par sa Dormition, la Mère de Dieu est à la fin de cette histoire, comme le marque le cycle liturgique. Et quand nous disons fin, nous l'entendons au sens fort comme but et finalité. En effet, la mort et l'Assomption de la Mère de Dieu constituent l'exemple éclatant de la gloire promise par Dieu à ses enfants et vécue au delà de la mort dans la vie éternelle.

 

Les offices de cette fête vont offrir l'image grandiose de cet événement final, dans le sens que nous avons dit, et qui est le modèle de la mort pour tout chrétien. Dans la mort et l'assomption de Marie, le Seigneur confirme la victoire qu'il a remportée sur " le dernier ennemi " du genre humain, en exaltant sa Mère aussitôt. Les offices de la Dormition auront donc surtout un accent résurrectionnel. Ils présenteront aussi une image de la transfiguration, en chantant celle qu'ils appellent " la Mère de la Lumière ", c'est à dire le Christ, qui entre dans une gloire qui surpasse celle des puissances incorporelles et célestes. Or la résurrection et la transfiguration sont comme les deux clés du christianisme : conséquences de l'incarnation du Verbe de Dieu, elles sont les œuvres les plus prophétiques et finales de Dieu envers les hommes. Aussi pouvons nous dire que par sa Dormition (ou Assomption), la Mère de Dieu réalise la fin de l'économie du salut.

 

C'est pourquoi les tons de la tristesse qui accompagnent naturellement la Dormition sont atténués par rapport au ton fondamental de la joie qu'elle apporte. Il en va de même dans l'office orthodoxe des funérailles : les chants funèbres le cèdent aux hymnes et aux prières qui invoquent " le repos parmi les saints " et la résurrection. Il y a le fait de la mort, mais il y a aussitôt le fait des retrouvailles avec Dieu. Cela n'est pas rapporté par l'Ecriture, mais la Tradition l'a rendu tout à fait réel dans la conscience de l'Eglise. Marie, qui est femme et qui meurt sur terre comme tous les humains, rejoint au ciel Dieu, qui est son Fils. Elle est la représentante de l'humanité. Celle qui est traditionnellement appelée " la Nouvelle Ève " retrouve le Nouvel Adam, auquel elle a donné sa chair pour que naisse la race de ceux qui peuvent faire vivre le Christ en eux et qui sont les enfants adoptés de Dieu.

 

L'Eglise a fêté les grandes étapes de la vie de la Mère de Dieu : sa naissance, sa présentation au Temple, son Annonciation, la nativité de son Fils. Elle a commémoré sa présence à la crucifixion et, après la résurrection, à l'Ascension et à la Pentecôte. Elle va commémorer maintenant son passage pascal de la mort à la vie, son entrée triomphale dans le Royaume, auprès du Seigneur qui est de sa chair (et qui porte donc aussi la nôtre) et qui l'attend là depuis son Ascension.

 

C'est de même que l'Eglise honore et prie les saints, dont la Mère de Dieu est le modèle. Les saints sont vénérés le jour de leur comparution devant le Seigneur, c'est à dire de leur mort, le jour où ils passent du temps à l'éternité et où, comme dit la liturgie, ils " se présentent " devant le Créateur et le Sauveur, afin d'y continuer en puissance leur action de prière et d'intercession auprès de Dieu pour leurs frères vivants et défunts, et pour tout le créé. L'on peut donc dire qu'après l'Incarnation, la Transfiguration et la Résurrection du Christ, la Dormition de sa Mère fonde la sainteté humaine et la vénération des saints, parce qu'elle contribue à montrer dans les faits de l'Eglise comment le divin s'empare du créé par l'illumination spirituelle.

 

On sait que les fêtes mariales sont fondées sur la Tradition (sauf, évidemment, l'Annonciation). On trouve néanmoins un récit de la Dormition dans les apocryphes grecs et syriaques, et une allusion probable chez un auteur de la fin du Ile siècle. En tout cas, la fête est attestée dès la fin du 4e siècle et elle est amplement traitée du 7e au 8e siècle par des Pères comme saint André de Crète et saint Jean Damascène. Ce dernier, dans des homélies célèbres qu'il a prononcées aux lieux mêmes où Marie avait vécu et où elle était décédée, nous a décrit " autant que faire se peut, dit il, les merveilles qui se sont accomplies à l'égard de la sainte Mère de Dieu ", selon la tradition de l'Eglise de Jérusalem. La substance et parfois des phrases entières de nos hymnes liturgiques sont tirées de ces homélies. Aussi allons-nous suivre saint Jean Damascène pour exposer les principaux thèmes de la fête.

 

Le Damascène commence par affirmer que la tradition qu'il rapporte " nous a été transmise de père en fils depuis les temps anciens ", en laissant supposer que cette tradition remonte jusqu'aux témoins même de la Dormition de la Vierge, qui étaient aussi les témoins de la Résurrection de son Fils. Et les offices de la fête insistent sur la présence des apôtres autour de Marie au moment de son passage dans l'au-delà. Mais ils n'étaient pas seuls. Les représentants et même les précurseurs de l'Eglise naissante, venus de la terre et du ciel, assistaient à l'événement. Voici comment saint Jean Damascène le décrit.

 

L'Occident recevra la fête plus tardivement et lui donnera un moindre développement dogmatique, mais elle y prendra une grande importance, au point d'être un jour de vacances même en notre malheureuse époque laïcisée.

 

" Ceux qui étaient dispersés sur toute l'étendue de la terre pour leur mission de pêcheurs d'hommes, ceux qui ramenaient les hommes des abîmes de l'erreur au festin sacré des noces spirituelles de l'Époux céleste... voici que par un ordre divin la nuée les emmenait comme un filet vers Jérusalem... et les rassemblait, comme des aigles, des extrémités de la terre... Ils étaient donc là, les témoins oculaires et les serviteurs du Verbe, pour servir aussi sa Mère... et pour puiser auprès d'elle la bénédiction. Avec eux étaient leurs compagnons et leurs successeurs... et la communauté, élue de Dieu, de tous ceux qui séjournaient à Jérusalem. Il convenait aussi que les principaux des anciens justes et prophètes se joignissent à leur escorte pour prendre part à cette garde sacrée, eux qui avaient annoncé d'avance que le Dieu Verbe devait naître de cette femme à cause de nous... L'assemblée même des anges n'était pas exclue... Ils étaient tous auprès d'elle, tandis que resplendissait la lumière de l'Esprit...

 

" Alors Adam et Eve, les ancêtres de notre race, s'écrièrent : Heureuse es tu, ô fille, qui as aboli pour nous la peine de la transgression !... Tu as restauré notre ancienne demeure. Nous avions fermé le Paradis, toi, tu as rouvert l'accès à l'arbre de vie... Et tout le chœur des saints joignait ses applaudissements : Tu as réalisé nos prédictions... grâce à toi, nous sommes affranchis des chaînes de la mort. Viens à nous, trésor divin et porteur de vie !... mais des paroles non moins pressantes la retenaient, celle de la multitude des saints qui l'entouraient, encore vivants dans leurs corps
Demeure avec nous, toi notre consolation!

 

" A ce moment, certains faits durent survenir... la venue du Roi vers sa Mère, pour accueillir sa sainte âme... Et elle, sans doute, dit alors : Dans tes mains, mon Fils, je remets mon esprit... quant à mes enfants bien-aimés, que tu as bien voulu appeler tes frères (cf. l'Écriture), console les toi-même de mon départ...

 

" Et qu'advient-il alors ? Les éléments du monde furent ébranlés... et les hymnes des anges retentirent. Quant à ceux qui se tenaient près de son corps saint et sacré... ils le touchaient, comblés à son contact de sainteté et de bénédiction... L'air, l'éther, le ciel étaient sanctifiés par la montée de l'esprit, et la terre, sanctifiée par la déposition du corps... Alors par les anges, (le Seigneur lui-même) introduit l'âme (de sa Mère) au Saint des Saints... et il l'établit près de son propre trône, à l'intérieur du voile, où le Christ lui-même, en précurseur, a pénétré corporellement. Quant au corps (de la Vierge), il est porté en procession... au lieu très saint de Gethsémani... De là, après trois jours, il est emporté dans les hauteurs vers les demeures célestes " (Homélie sur la Dormition, SC 80, Paris 196 1, pp. 134, 139-157).

 

Tant du point de vue de la mystique que du point de vue de la logique, il était normal que celle qui avait pu enfanter l'Immortel et l'Incorruptible ne subit pas, en mourant, la corruption de la mort. Le corps immaculé de la Vierge Mère de Dieu ne fut pas décomposé au sépulcre, il ne retourna pas en poussière selon la loi de la nature infirme et de notre réalité actuelle. Il fut transféré dans le Royaume de Dieu avant même la résurrection universelle et le Second Avènement du Christ. La liturgie glorifie " le corps auguste et saint qui a contenu pour nous le Seigneur ". En sa personne, celle " par qui nous avons été divinisés " exalte, corps et âme, les vierges, prophétiquement chantées par David, quand il disait qu'elles seraient " présentées au Roi ". Par sa pureté virginale, la Mère de Dieu justifie aussi et sanctifie la maternité. Et l'Eglise vénère Marie justement en tant que Vierge et Mère, en tant que la Femme souveraine qui " écrase la tête des dragons ", selon la promesse de Dieu (Genèse, 3,15).

 

Le nombre des hymnes qui chantent le corps de la Mère de Dieu fait que la Dormition est aussi une fête de la chair, de la matière dont nous sommes formés et qui est appelée à être transfigurée par la sainteté et par la résurrection, et qui a été transfigurée chez Marie. La substance du monde avait été illuminée par l'immersion du Verbe dans l'eau du Jourdain au Baptême. La chair qui allait composer le corps du Dieu homme avait été saintement fécondée par la descente du Saint Esprit à l'Annonciation. Elle manifeste à la Dormition, en la personne de la Mère de Dieu, qu'elle a retrouvé la pureté et la transparence à l'Esprit et à la Parole de Dieu, qui lui avaient été données avec l'être à la Genèse. C'est ainsi que la Vierge Marie, Mère de Dieu, est la justification et la gloire du cosmos tout entier, ainsi eu celles du " grand oeuvre " de l'homme, qui consiste à se sanctifier et à sanctifier en même temps l'univers. Le jour de la Dormition, l'Eglise remet ce creuset et cette perle qui constituent son idéal entre les mains de son Créateur. Et c'est bien pourquoi elle tient en Marie le modèle de la vie et du passage pascal de ses membres.

 

Tout cela, les offices de la fête le chantent. On pourrait en résumer le thème essentiel par ce texte des laudes : " Toi seule, par ton Enfant, tu as uni la terre au ciel ". Le Christ avait accompli cette union de la part de Dieu, en s'incarnant sur la terre ; et la Mère la réalise de la part de l'humanité en s'élevant corps et âme jusqu'à Dieu. C'est la réalisation par la maternité divine du " grand mystère " dont parle saint Paul dans son épître aux Éphésiens : le mystère de l'union mystique, liturgique et réelle de l'Époux et de l'Eglise, l'union du ciel et de la terre dans la Jérusalem céleste, annoncée par l'Apocalypse de Jean. Aussi, comme la Transfiguration et, naturellement, comme Pâques, la Dormition est-elle une fête essentiellement apocalyptique. Par elle, la Mère de Dieu prophétise en sa personne même ce qui va s'accomplir à la fin des temps, à savoir la réalisation de " la bonne nouvelle, valable pour l'éternité ", comme le proclame l'Apocalypse.

 

Aussi l'Eglise exprime-t-elle son allégresse : " Venez à cette fête, venez et formons des chœurs... Aujourd'hui en effet le ciel s'ouvre pour recevoir celle qui a enfanté Celui que tout l'univers ne peut contenir; et la terre, qui a donné la source de vie, s'orne de bénédiction et de splendeur. Les anges composent un chœur avec les apôtres en contemplant avec crainte celle qui était transportée de la vie à la vie... Vénérons-la tous et prions la : Ô Notre-Dame, n'oublie pas ta famille, nous qui célébrons avec foi ta très sainte Dormition ! " (Litie).

 

Constantin ANDRONIKOF
" Orthodoxie ", France Culture, 1993 publié dans SYNAXE N°39-40

 

 


Ajouté le 14/08/2015 par I.B. -